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Chapitre 1 : Les déboires
d'un orphelin
"Je veux un cheval!"
Ce cri prononcé entre les quatre murs électrifiés de la
fondation Graad, fondation créée à l'initiative du magnat japonais Mitsumasa
Kido, créa une terreur généralisée chez les cent jeunes orphelins qui y
vivaient depuis leur enfance. Ils savaient pertinemment ce que cela voulait
dire; l'un d'entre eux allait devoir se soumettre aux caprices de Saori,
petite-fille du magnat, dont le caractère irascible était craint des cent
orphelins. Chaque fois que mademoiselle Saori voulait jouer, un orphelin,
désigné par elle au hasard, devenait son partenaire de jeu, ou plutôt son
souffre-douleur. Car Saori, bien que n'étant âgée que de sept ans, usait et
abusait de sa position pour faire souffrir le malheureux qu'elle avait désigné.
Et s'il refusait, c'était le fouet qui l'attendait. Le fouet qu'elle détenait
entre ses mains. Dans un cas comme l'autre, c'était une situation
insupportable.
Ainsi donc, cent têtes regardaient avec crainte le regard
de la petite fille, qui scrutait attentivement chaque visage, chaque paire
d'yeux, afin de désigner celui qui allait devoir lui servir de monture. Et
leurs pensées n'étaient franchement pas réjouissantes:
"Oh non! Pas le cheval, pas ça!"
"J'en ai marre, j'ai déjà joué à ça il y a trois
jours, les deux jours qui ont suivi, je ne pouvais plus sortir de mon lit!
Ras-le-bol!"
"Si nous ne devions pas d'être là grâce au
grand-père de Mademoiselle, il y a bien longtemps que je me serais rebiffé!"
Outre les humeurs colériques de Saori, il y avait aussi un
autre facteur qui poussait les orphelins à se soumettre au caractère de cette
petite peste. Tous avaient vécu dans des orphelinats, jusqu'à ce que Mitsumasa
Kido ne décidât de les prendre en charge et de les amener dans la fondation
Graad, où ils vivaient une existence un peu plus favorable. Et Saori en
profitait pour exercer sur leur esprit une sorte de chantage, leur disant
qu'ils n'étaient rien de plus que des esclaves, ce qui les rabaissait un peu
plus dans leur amour-propre.
Cela faisait donc trente secondes que Saori regardait
attentivement la foule d'orphelins, qui étaient tous surveillés par Tatsumi
Tokumaru, homme de confiance de Kido et serviteur dévoué de sa petite-fille.Cet
homme avait une carrure imposante et était 3ème dan de kendo, ce qui pouvait
dissuader les plus téméraires de se retourner contre lui. Finalement, au bout
d'une minute, Saori fit son choix et désigna sa victime d'un index menaçant:
"Eh, toi, là-bas! Viens ici!"
"Quoi?!"
Celui que Saori avait désigné pour faire le cheval se
nommait Kentaro. Il était né de parents japonais, sa mère était morte quand il
n'avait qu'un an, et il n'avait jamais connu son père. C'était le plus jeune
des orphelins vivant entre les murs de la fondation Graad, il avait six ans. Il
était de nature timide et réservée, il n'avait guère d'amis, pour ne pas dire
qu'il n'en avait pas du tout. Son affection pour la solitude et sa tendance à
l'isolement faisaient qu'il n'était pas vraiment apprécié par certains
orphelins, notamment par les plus âgés, qui avaient entre neuf et onze ans. Et
ils avaient quelquefois tendance à lui jouer des tours pendables, contre
lesquels il ne pouvait pas grand-chose. Bien sûr, Tatsumi, qui jouait pour
l'occasion les surveillants en chef, se chargeait de les réprimander ou de les
punir, mais ses punitions avaient autant d'effet qu'un coup d'épée dans l'eau.
Il fallait dire ce qui était; la fougue de leur jeunesse se moquait bien de la
carrure du serviteur dévoué des Kido. Et aujourd'hui, Kentaro se trouvait face
au pire cauchemar de n'importe quel orphelin vivant dans la fondation Graad:
être le souffre-douleur de Saori. Il se mit à trembler sur ses deux jambes, ce
qui n'échappa pas à Saori:
"Alors, Kentaro, tu vas te décider à venir? As-tu
oublié qui je suis?"
Le petit garçon tremblait tout le long de son corps, tant
il était angoissé à l'idée de servir de monture pour une fillette capricieuse
et égoïste. L'un de ses compagnons d'infortune, qui s'appelait Nachi et qui
avait deux ans de plus que lui, lui rétorqua:
"Allez, Kentaro, dépêche-toi! Faut pas faire attendre
Mademoiselle, elle déteste ça!"
"Je...Je ne veux pas! balbutia Kentaro. Je...J'ai pas
envie de faire le cheval!"
"Ecoute, Kentaro, discute pas et obéis! lui dit un
gamin du même âge que Nachi et répondant au nom d'Ichi. Sinon, Mademoiselle va
se fâcher et on sera tous punis par ta faute!"
Kentaro n'en fut pas intimidé pour autant:
"Je...J'irai pas! dit-il avec le plus grand mal. Je
veux pas venir, je veux pas!..."
Il n'eut pas le temps d'aller plus loin dans ses
protestations. En effet, une main venait de le saisir par le col de sa chemise
et le suspendait deux mètres au-dessus du sol. Puis, ce fut une voix qui dit à
Kentaro:
"Alors, tu n'as donc pas entendu ce qu'a dit
Mademoiselle? Tu es sourd ou quoi? Apparemment, oui! Je vais donc te conduire
auprès d'elle!"
Et Tatsumi amena Kentaro vers Saori, toujours en le
maintenant fermement par le col de sa chemise, sous les yeux terrifiés des
autres orphelins, qui étaient effrayés en pensant au sort futur de l'infortuné
Kentaro, mais en même temps, ils étaient extrêmement soulagés d'avoir évité le
pire.
Lorsque Tatsumi fut à trois pas de sa très jeune
maîtresse, il laissa tomber Kentaro brutalement devant elle, puis s'éclipsa
discrètement, la laissant à ses jeux. Kentaro, après être resté deux secondes à
terre, leva les yeux au ciel, et tomba nez à nez avec Saori, qui tapait sa
cravache dans la paume de sa main gauche, afin d'indiquer à Kentaro que le jeu
du cheval allait bientôt commencer. Elle lui dit alors:
"Allez, Kentaro, mets-toi à quatre pattes et fais le
cheval!"
Le sang du petit garçon ne fit qu'un tour. Il poussa
aussitôt un cri particulièrement aigu qui fit vriller les tympans de Saori, qui
se boucha alors les oreilles, tant elle trouvait ce cri insupportable. Se
rendant rapidement compte du désarroi de la peste qui les tourmentait, lui et
ses 99 camarades, Kentaro se releva, tourna le dos à Saori et entreprit une
course effrénée. Malheureusement pour lui, la fillette avait rapidement repris
ses esprits et s'était rendue compte de la fuite de son futur souffre-douleur.
Elle poussa à son tour un cri aigu pendant cinq secondes, montrant son attitude
capricieuse, puis s'adressa aux autres orphelins en ces termes:
"Kentaro m'a désobéi! Il faut le retrouver, c'est lui
qui doit faire le cheval pour moi!"
Saori s'avança alors vers deux jeunes garçons, dont la
carrure témoignait soit qu'ils avaient plus d'appétit que les autres, soit
qu'ils étaient plus sportifs que les autres. Ils avaient tous les deux neuf ans
et s'appelaient Geki et Ban. Elle leur dit à eux en particulier:
"Vous deux, venez vers moi!"
N'osant pas désobéir à la petite-fille de Kido, Geki et
Ban s'avancèrent vers elle, qui poursuivit:
"Rattrapez Kentaro et ramenez-le moi! C'est lui qui
fera le cheval! Et si vous ne m'obéissez pas, je le dirai à mon grand-père et
il vous punira!"
Cette simple menace suffit à effrayer les deux orphelins,
qui craignaient le vieil homme, bien qu'ils ne l'eussent vu que rarement depuis
leur arrivée à la fondation Graad. Ils se mirent alors à courir en espérant
rattraper Kentaro. Quant aux autres orphelins, ils étaient tellement paralysés
par la peur, qu'ils ne virent pas une ombre furtive se détacher de leur masse
et se mettre à courir à son tour.
Kentaro se trouvait collé derrière un mur; il n'avait
couru que durant une vingtaine de secondes, le temps de se mettre hors de
portée de Saori, cette fillette qu'il ne portait pas dans son coeur, et c'était
un euphémisme que de dire une telle chose. Dos au mur, il pensait:
"Pourquoi? Pourquoi le sort m'a désigné pour être
le souffre-douleur de cette sale peste? Ce n'est pas parce que cette gosse de
riches est la petite-fille du propriétaire de la fondation Graad que je dois me
plier à ses quatre volontés!...Malheureusement, je n'ai pas la force de lui
tenir tête, je suis trop petit! Et...Et puis, pourquoi on m'a envoyé dans cette
prison? Je préférais mille fois l'ophelinat dans lequel je me trouvais avant,
au moins, cette péronnelle n'y était pas!"
Kentaro respira un bon coup puis, cinq secondes plus tard,
il se décida à se cacher ailleurs, dans un endroit où il serait sûr que Saori
ou Tatsumi ne l'y trouveraient pas. Il avança alors discrètement de quelques
pas...mais fit dans la foulée un grand bond en arrière, tout en poussant un cri
de stupéfaction:
"Ah!!!"
Il venait en effet de se retrouver face à deux gamins dont
la carrure trapue suffisait à l'intimider, et qui n'étaient autres que Ban et
Geki. Le premier dit à Kentaro:
"Allez, Kentaro, tu vas être gentil, tu vas nous
suivre, y'a Mademoiselle qui t'attend!"
Geki et Ban n'éprouvaient guère de sympathie pour Saori,
eux non plus. Mais la menace que la fillette leur avait adressée avait suffi à
les faire obéir. De plus, comme ils savaient que Kentaro était le plus jeune
des cent orphelins vivant dans la fondation, ils en profitaient un peu pour
faire valoir auprès de lui leur autorité. Geki ne s'y trompait pas, qui disait
à son camarade bien peu rassuré:
"Kentaro, mademoiselle Saori a dit que c'était toi
qui devrais faire le cheval, alors tu vas nous suivre et tu vas faire le cheval
pour Mademoiselle!"
En dépit de la crainte que la carrure de ses deux
poursuivants lui inspirait, Kentaro prit son courage à deux mains et protesta
véhément:
"Jamais de la vie! Pourquoi vous le faites pas, le
cheval, vue que vous faites bien les chiens de garde? Je serai pas le jouet de
cette peste!"
Bien plus frappés par l'obstination de Kentaro que par
l'insulte qu'il avait adressée à Saori, Geki et Ban répliquèrent:
"Tu commences à nous fatiguer, toi! Tu vas venir avec
nous, que tu le veuilles ou non!"rétorqua Geki d'un ton sévère.
"Et visiblement, ajouta Ban, je crois que tu vas
venir de force, Kentaro! Yaaah!"
Ban se jeta alors sur son infortuné camarade, qui eut
toutefois les bons reflexes pour éviter la charge, ce qui fit que Ban s'écrasa
lamentablement par terre, au lieu de bloquer Kentaro. Le petit garçon, croyant
s'en être tiré définitivement, entama alors une course rapide...mais cette
course ne dura qu'une seconde à peine, car il se heurta quasi instantanément à
la masse de muscles ou de graisses que représentait Geki. Ce dernier lui dit alors:
"Eh bien, Kentaro, tu m'avais oublié? Même si tu as
eu de la chance avec Ban, tu n'en auras pas autant face à moi!"
"Je dirais même plus, Kentaro, dit Ban, qui était en
train de se relever, tu n'auras pas de chance face à nous!"
Cependant, si Kentaro était d'apparence frêle, il
compensait ce désavantage physique par une capacité d'astuce remarquable pour
un gamin de son âge:
"Ah bon? Je n'aurai pas de chance face à deux gros
pleins de soupe comme vous?"
"Quoi?!" firent en coeur Geki et Ban.
Et tous deux de se précipitèrent sur Kentaro, qui était
néanmoins assez agile pour éviter la charge de ses deux poursuivants, de sorte
que tous les deux, au lieu d'intercepter leur cible, se cognèrent l'un contre
l'autre, et se retrouvèrent au tapis. Kentaro courut alors quelques secondes,
puis se retourna, et cria à la face de Ban et Geki:
"Pauvres gros pleins de soupe sans cervelle!"
Kentaro reprit dès lors sa course effrénée. Il ne savait
pas où il voulait aller, mais il était sûr d'une chose; il voulait échapper à
tout prix à ce que lui réservait Saori. Il courut encore pendant une bonne
minute, jusqu'à ce qu'il se retrouvât en face d'un grillage, derrière lequel il
y avait la sortie des murs de la fondation Graad. Le prix de la liberté, en
quelque sorte. Le petit garçon leva les yeux vers le ciel et se dit:
"J'y...J'y suis arrivé! Derrière ce grillage,
c'est le prix de la liberté! Mais...Mais c'est si haut!"
En effet, le grillage mesurait bien trois à quatre mètres
de haut et Kentaro n'en mesurait qu'un mètre vingt-cinq. La tâche ne se
révélait donc pas aisée. Pourtant, aussi dur que fût cet obstacle, il savait
qu'il allait devoir le franchir s'il voulait s'échapper de cette prison
qu'était pour lui la fondation Graad:
"C'est...C'est vraiment très haut! Pourtant,
il...il faut que je franchisse ce mur si je ne veux plus jamais revoir cette
peste de Saori! Bon...Bon, j'y vais!"
Kentaro dit alors d'une voix un peu plus forte:
"A la grâce de Dieu!"
"Yaaaah!"
Soudain, alors que Kentaro allait sauter pour franchir le
grillage, il fut assommé par la source de ce cri de guerre. Tombant à terre, il
eut toutefois le loisir de reconnaître la voix de l'empêcheur de s'enfuir en
rond:
"Hé bien, Kentaro, t'as donc pas compris que tu
devais obéir à la volonté de mademoiselle Saori?"
L'élément gênant avait un an de plus que Kentaro. Il se
nommait Jabu et n'était guère apprécié par les orphelins, en raison de son zèle
à se soumettre aux quatre volontés de Saori. A tel point que la plupart de ses
camarades avaient fini par oublier son nom pour ne plus que le connaître sous
une variété de sobriquets tels que "fayot", "lèche-cul",
"le toutou à sa mémère", ce qui donnait une bonne idée de la
popularité de Jabu à l'intérieur de la fondation Graad.
Voyant que Kentaro était inconscient, Jabu le prit par le
col et le traîna sans ménagement au sol, depuis l'endroit où il l'avait
intercepté jusqu'au lieu où Saori attendait sa monture. Au bout d'une minute et
demie, Jabu arriva vers Saori et lui dit:
"Mademoiselle, pendant que Geki et Ban étaient partis
chercher Kentaro selon vos ordres, je me suis éclipsé de la masse des orphelins
pour essayer de le retrouver moi-même, et j'ai réussi! Il voulait sauter par
dessus le grillage électrifié, mais je l'en ai empêché.", acheva-t-il en
inclinant sa tête vers la fillette.
Saori sourit et dit:
"Merci beaucoup, Jabu, j'en parlerai à mon
grand-père, et il te récompensera."
Elle vit alors Ban et Geki, qui étaient sur le chemin du
retour, et leur cria, d'un air furieux:
"Vous devriez avoir honte! Vous étiez bien plus
costauds que Kentaro et vous n'avez même pas été capables de le ramener! Vous
devriez prendre exemple sur Jabu, lui au moins, il a décidé seul d'aller me
chercher Kentaro et il a réussi!"
Les nouveaux compliments de la fillette firent se dessiner
un sourire béat sur le visage de Jabu, dont le coeur était gonflé d'orgueil,
tant il était fier d'avoir plu à Saori, ce qui fit jaser certains orphelins
sous cape:
"Quel fayot, ce Jabu! fit Ichi discrètement. Il est
prêt à tout pour bien se faire voir auprès de mademoiselle Saori!"
"C'est exact, approuva Nachi. D'ailleurs, il y a dix
jours, il a accepté de faire le cheval pour mademoiselle, alors qu'elle ne le
lui demandait même pas!...En tout cas, je plains Kentaro, il va en
baver!..."
En effet, à peine Kentaro venait de reprendre conscience
qu'il sentit des coups lui pleuvoir sur le dos. Ceux que Saori lui administrait
avec sa cravache en lui disant:
"Méchant Kentaro! Je vais t'apprendre à ne pas
vouloir obéir à mes ordres! Maintenant, tu vas faire le cheval, que ça te
plaise ou non!"
Saori prit aussitôt Kentaro par la peau du cou, monta sur
son dos et lui cria aux oreilles:
"Allez, Kentaro! Avance! Au galop! Au galop!"
Tout en donnant ses ordres à l'infortuné orphelin, Saori
s'était mise à lui donner de nouveaux coups de cravache, afin de bien se faire
comprendre. Kentaro, comme s'il était anesthésié par la douleur, se mit à obéir
et à galoper à quatre pattes, tant bien que mal, ce qui amusait beaucoup la
fillette. En revanche, les orphelins qui assistaient à la scène étaient
beaucoup moins enthousiastes, car la perspective d'être à la place de Kentaro
suffisait à les terroriser. Une seule exception se trouvait néanmoins dans leur
foule: Jabu, qui était fier d'avoir satisfait les désirs de la petite-fille du
magnat Kido.
Le calvaire de Kentaro dura bien trois minutes, jusqu'à ce
que Saori se lassât du jeu du cheval. Elle descendit alors de sa monture de
fortune et regarda son visage; Kentaro avait les larmes aux yeux et une lueur
de colère brillait dans chacune de ses pupilles. Mécontente, la fillette lui
dit:
"Je ne te permets pas de me regarder comme ça,
Kentaro! Je suis la petite-fille de Mitsumasa Kido, tu dois m'obéir!..."
Saori s'interrompit brusquement pour jeter un coup d'oeil
à sa gauche, puis s'adressa de nouveau à l'infortuné Kentaro:
"Tiens, Kentaro, je vais t'apprendre à me regarder
comme tu viens de le faire!"
Sans ménagement, Saori reprit son malheureux compagnon de
jeu par la peau du cou et le traîna par terre, salissant sa chemise blanche au
passage. Cela dura quinze secondes, jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent en face
d'une flaque de boue, qui était l'une des séquelles laissées par la pluie
tombée la veille. La fillette libéra alors Kentaro de son emprise et lui dit:
"Kentaro, maintenant que tu as fait le cheval, tu vas
faire le cochon!"
"Comment ça?!"lâcha Kentaro.
"Tu m'as bien comprise, Kentaro, poursuivit Saori. Tu
vas faire comme les cochons font, tu vas grogner dans la boue!"
A ces mots, Kentaro s'écria:
"Jamais de la vie! Pour qui tu me prends donc?"
A ces mots, Saori fronça les sourcils, ce qui intimida
Kentaro, qui pensait qu'elle allait de nouveau le frapper à coups de cravache.
Mais la petite-fille de Kido n'en fit rien. Au contraire, sans dire un mot,
elle prit Kentaro par la peau du cou une fois de plus, et enfonça sa figure
dans le tas de boue qui se trouvait près d'eux. Ce spectacle glaça le sang de
tous les orphelins présents dans la cour, à l'exception de Jabu, qui ricanait
sous cape. Dix secondes après avoir plongé la figure de Kentaro dans la boue,
Saori l'en retira promptement, puis s'adressa à tous les jeunes garçons
présents:
"J'espère que vous avez bien compris ce qui s'est
passé! Le prochain qui ne voudra pas m'obéir ou qui se montrera insolent à mon
égard, je lui fais faire le cochon!"
Terrorisés par les menaces de la capricieuse fillette, les
orphelins ne purent dire un seul mot. Soudain, tous entendirent un battement de
mains, c'était Tatsumi qui en était à l'origine. Il dit aussitôt:
"Allez! Fini de jouer, vous allez devoir revenir dans
vos chambres! Mademoiselle, vous devez venir, vos professeurs particuliers vous
attendent!"
Saori et la quasi-totalité des orphelins se dépêchèrent
alors de rentrer à l'intérieur des bâtiments de la fondation Graad. Seuls
restèrent à l'extérieur Kentaro, qui pleurnichait à terre, et Jabu, qui se
dirigeait vers lui d'un air goguenard:
"Alors, Kentaro, j'espère que t'as bien compris
maintenant?! Quand Mademoiselle donne des ordres, t'obéis et tu discutes pas!
Si tu t'étais soumis, t'aurais pas été obligé de faire le cochon, et tu serais
pas obligé d'aller te laver la figure!"
Kentaro, le visage couvert à moitié par la boue et les
larmes, répliqua:
"Ferme-la, Jabu! J'ai pas de leçons à recevoir d'un
sale fayot comme toi!"
"Comment?!" lâcha Jabu en fronçant les sourcils.
Dans la seconde d'après, il administra un bon coup de
poing à Kentaro, qui se retrouva de nouveau face contre terre. Celui que
beaucoup appelaient secrètement "le gentil toutou à sa Saori"
s'éclipsa alors pour regagner sa chambre. Quant à Kentaro, doublement humilié,
à la fois par Saori et par Jabu, il se mit à pleurer toutes les larmes de son
corps, le visage collé au sol, pour que personne ne le vît pleurer, car il
paraissait que les petits garçons ne pleuraient jamais, ce que faisait pourtant
Kentaro.
Le soir, dans la chambre de Kentaro
Il devait être dix heures cinq du soir. Depuis cinq
minutes, Tatsumi était passé dans les chambres des jeunes garçons et leur avait
annoncé l'extinction des feux, qu'ils devaient se mettre au lit pour de bon et
dormir. Cependant, Kentaro n'arrivait pas à dormir, tant les événements de la
journée passée l'avaient marqué. Bien sûr, il avait déjà été marqué par certaines
difficultés depuis son arrivée à la fondation Graad, quand les plus âgés des
orphelins l'avaient embêté, mais tout cela n'était rien comparé à ce qu'il
avait subi de la part de Saori et, dans une certaine mesure, de celle de Jabu.
Depuis cinq minutes, il regardait le plafond d'un air triste, tout en pensant:
"J'en ai marre! J'en ai marre de vivre dans cette
fondation pourrie, de subir les sarcasmes des grands et de devoir satisfaire
les caprices de Mademoiselle! J'ai beau être le plus jeune des cent orphelins,
elle s'en est bien fichue aujourd'hui! Elle se prend pour le nombril du monde,
mais en fait, ça n'est rien qu'une peste et une garce! Et Jabu...ça n'est rien
d'autre que le petit toutou de Saori, il m'énerve autant qu'elle! J'en ai
ras-le-bol!"
Soudain, de manière presque instinctive, Kentaro se leva
discrètement de son lit, et se dirigea vers la fenêtre couverte par les
rideaux. Il se faufila alors entre le rideau et la vitre et contempla la nuit
étoilée. Le petit garçon fut fasciné par les multiples étoiles qui éclairaient
le ciel. Il se souvint aussitôt de ce que l'on leur avait dit, à lui et ses 99
camarades, lors de leur arrivée à la fondation Graad. On leur avait dit que
dans l'Univers, il y avait des milliards d'étoiles, et parmi elles, il s'en
trouvait dans le ciel surplombant la Terre, qui formaient des assemblages que
l'on appelait des constellations. Ces constellations étaient au nombre de 88,
47 dans l'hémisphère Sud, 29 dans l'hémisphère Nord et 12 se trouvant autour du
soleil, ces 12 constellations représentant les douze signes du Zodiaque. Durant
son séjour dans la fondation Graad, Kentaro avait appris, ainsi que les autres
orphelins, le nom des 88 constellations, mais le petit garçon n'était toujours
pas parvenu à retenir les 88 noms, il ne savait par coeur que les noms des 12
constellations du Zodiaque. Mais il avait été surtout marqué par une
information livrée il y a six mois: bientôt, lui et ses camarades seraient
envoyés aux quatre coins du globe, où ils suivraient un entraînement de
chevalier sacré. L'expression même de "chevalier sacré" avait
intrigué Kentaro. Il avait donc demandé ce que cela impliquait, et l'on lui
avait répondu que, le moment venu, il devrait tirer au sort une partie du
monde, où il suivrait un entraînement pour devenir un chevalier sacré. Si
jamais il survivait à ce dur et périlleux entraînement, qui durerait environ
six ans, alors il devrait retourner au Japon avec son armure, où une surprise
l'attendrait, ainsi que ses camarades qui auraient eu la chance d'être devenus
chevaliers comme lui. Et c'était à tout cela qu'il pensait en ce moment:
"Que va-t-il m'arriver quand je serai expédié dans
une partie lointaine du globe pour devenir chevalier sacré? Survivrai-je à cet
entraînement dont on dit qu'il vaut l'enfer sur Terre? Et si c'est le cas,
quelle surprise nous attendra à notre retour au Japon?"
Kentaro fut subitement interrompu dans ses réflexions par
une lumière qui venait de commencer à briller dans le ciel. Intrigué, il leva
la tête et aperçut plusieurs étoiles qui brillaient intensément dans sa
direction. Ces étoiles, assemblées les unes aux autres, ressemblaient assez
vaguement à un grand animal de la race des félidés. Kentaro contempla ce
spectacle avec intérêt et curiosité durant une bonne minute puis, se rendant
compte que la fatigue commençait à le gagner, il se dirigea vers son lit, s'y
coucha et s'endormit en quelques minutes.
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